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Bandeau théière calli

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samedi 2 mai 2015

La Muraille de Chine




C'est pour moi une chance que d'avoir trouvé cet ouvrage dans le dernier vide-grenier de mon quartier. Il s'agit de la nouvelle de Kafka "La Muraille de Chine". L'ouvrage, paru en 1950 chez Gallimard pour la traduction française* de Jean Carrive et Alexandre Vialatte, comporte d'autres nouvelles, mais c'est ici celle sur la Muraille de Chine qui nous intéresse. 

Franz Kafka est né à Prague, en Tchécoslovaquie, le 3 juillet 1883 d'une famille juive. Après des études universitaires, il travaille pour une compagnie d'assurances contre les accidents du travail. Son expérience professionnelle a joué un rôle très important dans sa vision du monde social telle que la reflète son oeuvre. La misère provoquée par l'inflation et un terrible hiver sans charbon en 1923 ont raison de sa santé car il est atteint de la tuberculose dont il mourra l'année suivante. 

C'est donc plusieurs années après son décès que parut "La Muraille de Chine", nouvelle inachevée que Kafka écrivit en 1918 et 1919. Elle s'articule en plusieurs parties: 

MA VILLE NATALE
Un chinois qui habite une petite bourgade du sud, fort éloignée de la Muraille de Chine ainsi que de la capitale, raconte comment cette distance, au moment où la muraille se construit, induit  un décalage incroyable entre le moment où une décision est prise au niveau supérieur de l'empire et où les habitants en ont connaissance. Le chinois s'étonne de ce que les fonctionnaires locaux viennent de milliers de kilomètres au nord et surtout du fait que les habitants se plient tranquillement à toutes les mesures prises dans la capitale. Viennent ensuite les chapitres sur la grande Muraille.

LA NOUVELLE
Le narrateur indique que la construction de la Muraille, "bien qu'en retard de quelque trente ans sur sa proclamation", se répandait dans ce monde. On lui a affirmé qu'il fallait protéger l'Empereur des démons qui se rassemblaient souvent devant son palais.

UN VIEUX PARCHEMIN 
commence par cette exclamation : "Il semble y avoir eu bien des négligences dans la défense de notre pays." Le narrateur, cordonnier qui tient sa boutique en face du Palais impérial, s'inquiète de ce que des soldats venus du nord s'installent en nombre dans sa ville et de ce que ces nomades non seulement se comportent comme des barbares mais en plus ne comprennent pas leur langue. "Ce dont ils ont besoin, ils le prennent...Les marchandises sont à peine à l'étal que les Nomades les en ont arrachées et on tout dévoré... Le boucher pris de peur n'ose fermer boutique... Si les Nomades manquaient de viande, Dieu sait ce qu'il leur passerait par la tête !". Et de détailler quelques horreurs impensables pour ensuite se demander comment le Palais impérial, qui a attiré cette engeance, pourra s'en débarrasser. "La Garde aux parades montantes et descendantes, naguère solennelles, se confine en arrière des grilles. A nous artisans et commerçants est confiée la tâche de sauver la patrie. Mais nous en sommes incapables."

CONSTRUISANT LA MURAILLE DE CHINE
Le chinois décrit le mode fragmentaire de construction de la Muraille et explique la raison de cette fragmentation, qui serait issu d'une stratégie impériale visant à booster le moral des constructeurs. Et de la même façon le fonctionnement par étapes en déplaçant les équipes après plusieurs années de travail. Il rend compte de la ferveur du peuple toujours renouvelée malgré l'éloignement des chefs de famille et la longévité des chantiers, qui ne se terminent jamais.

MESSAGE IMPÉRIAL
L'empereur se meurt et envoie un messager aux confins de l'Empire. Le message n'arrivera que longtemps après la mort du souverain. C'est une illustration de la vanité et de l'incertitude sur le pouvoir qui règne, de l'absurdité des lois de puissances bien éloignées du fonctionnement du petit peuple. 

DU PROBLÈME DES LOIS
Kafka, à travers la voix du narrateur chinois, se pose la question du secret des lois. Je veux dire par là de l'appropriation unilatérale de la sémantique de ces lois par une poignée d'hommes qui dominent des millions d'autres hommes. Il exprime le besoin de se séparer des classes qui empêchent tout un chacun d'avoir accès aux arcanes de la législation et du pouvoir. 

NOS SOLDATS
Encore un subtil questionnement sur ces soldats qui viennent de loin et se ressemblent, attachés qu'ils sont à faire régner la terreur. Encore une fois, la différence de dialecte est pointée, ainsi que l'attitude arrogante de ces troupes, ce qui est ressenti comme une main mise ultra-autoritaire.

LA LEVÉE DES TROUPES
Impossible de savoir si ce chapitre était supposé être le dernier de la nouvelle. C'est cependant probable puisqu'il est suivi d'une autre nouvelle, intitulée "Les armes de la ville", qui fait référence à la Tour de Babel. Et c'est aussi l'image de cette Tour qui est utilisée ici comme symbole de l'union du peuple qui fait la force commune mais également de l'importance d'établir des bases solides. Ce qui ne l'empêche pas de dénoncer au passage l'attitude couarde ici, bravache là, d'un peuple ignorant des tenants et aboutissants de l'oeuvre pour laquelle on veut les réquisitionner.


Pour résumer la nouvelle, on peux dire qu'il s'agit là d'un pamphlet plus ou moins déguisé contre la main mise d'un pouvoir tout puissant et implacable qui ne s'intéresse aucunement à son peuple. C'est en réalité l'éloge du socialisme, à l'aube de ce XXe siècle tourmenté, que fait Kafka dans ces quelques pages bien tournées avec un choix de situations allégoriques. La Muraille elle-même est le symbole premier de ces "remparts" gigantesques qui ne protègent rien ni personne. L'auteur a écrit ces lignes en 1918, année où la République de Bohème vient de s'intégrer à la Tchécoslovaquie, six ans après la chute de l'Empire de Chine et quelque trente et un an avant l'accession de la Chine à la République Populaire. Un vent de révolution souffle sur l'ancienne Bohème et s'étend partout en Occident comme en Orient.


* Le texte original est en allemand.



1 commentaire:

  1. merci de votre visite sur mon blog de calligraphie et de votre message.
    Intéressant votre article sur Kafka !
    Pour ce qui est mes cours de chinois, oui, je prenais des cours de groupe et c'était une véritable cacophonie. J'ai tenu le coup 5 ans. Rassurez vous, je compense ma soif de lecture par force bouquins dont regorge ma bibliothèque, mais ce Kafka, oui, j'aimerai bien le lire !
    Autrefois, j'avais moi aussi ces petits poissons sur mon blog, et un matin, ils avaient disparu. Je suis contente de les retrouver chez vous ! Hop ! je les nourris !

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